Une autre lettre ouverte

Cette lettre a été envoyé au Devoir ainsi qu’à toutes les commissions scolaires du Québec par Louis Desjardins, un parent résident de la rive-sud de Montréal, ancien président du conseil d’établissement de l’école secondaire La Magdeleine. Louis Desjardins fut un des responsables du virage 100% Pingouin qu’a prit cet établissement scolaire en 2004.

Lettre ouverte aux directeurs généraux, aux présidents et aux commissaires des commissions scolaires du Québec

Rôle de la GRICS dans le maintien du monopole Microsoft au Québec

Mesdames, Messieurs,

La Société de gestion du réseau informatique des commissions scolaires (GRICS) a récemment publié un document : Le logiciel libre, une option de plus (oct. 2004) dans lequel elle précise son désir de s’impliquer dans les logiciels libres qu’elle qualifie de « phénomène incontournable de l’industrie des technologies de l’information ». Mais « la Société GRICS indique par ailleurs qu’elle maintient ses orientations actuelles relativement au développement de ses produits et à sa prestation de services, notamment le support des technologies. Les nouveaux investissements dans les logiciels libres permettront de compléter son offre de services. »

« Maintenir les orientations actuelles » signifie que la GRICS continuera à développer ses logiciels selon le modèle propriétaire en s’appuyant largement sur les technologies de Microsoft. Les conséquences d’une telle décision pour l’ensemble du réseau scolaire québécois sont tellement importantes qu’il importe d’en discuter le bien-fondé. C’est le but de la présente lettre.

C’est un secret de polichinelle : le parc informatique des écoles est désuet. Ce problème a une source que tout l’argent du monde n’endiguera pas si on poursuit dans la même direction. Un peu schématiquement, le scénario actuel va comme suit :
1. Les multinationales du logiciel, et notamment la société Microsoft, « pompent » en provenance du réseau scolaire québécois plusieurs dizaines de millions de dollars en frais de licences.
2. La mise à jour aux moutures récentes de Windows force les écoles à faire l’acquisition d’ordinateurs toujours plus performants pour accueillir des logiciels toujours plus gourmands en ressources.
Ce scénario contribue fortement à la désuétude du parc informatique des écoles. Le manque d’argent ne permet que de le démontrer plus crûment.

Le rôle de la GRICS dans ce scénario est prépondérant. Cette société privée à but non lucratif appartenant aux commissions scolaires et gérée par ses directeurs généraux fait autorité auprès des commissions scolaires. Elle se présente sur son site web de la manière suivante : « Forte de son expérience et s’alliant les compétences de plus de 300 professionnels du milieu des technologies, la Société GRICS constitue la plus large concentration, en Amérique du Nord, de développeurs, d’analystes, de spécialistes et de consultants en informatique et en télécommunications dans le domaine de l’éducation. » La GRICS crée pour les commissions scolaires des logiciels (gestion des horaires, des bulletins, des bibliothèques scolaires, budget des écoles, etc.) qui sont conçus pour tourner exclusivement sous la plateforme Microsoft Windows. (Certaines versions de ses logiciels sont utilisables sur d’autres plateformes via une interface web, mais ces versions ne sont fonctionnelles à 100 % que sur plateforme Windows à cause des technologies Windows sous-jacentes, invisibles pour l’utilisateur et dont le logiciel a absolument besoin pour donner sa pleine mesure. Sur toute autre plateforme, l’utilisateur est limité à des fonctions de base.)

En produisant des outils informatiques qui sont intimement reliés et qui ne sont compatibles qu’entre eux, Microsoft donne aux programmeurs tous les moyens pour qu’ils bâtissent eux-mêmes leur propre cage. Une fois dedans, il est très difficile d’en sortir. La GRICS est prise dans la cage qu’elle a elle-même librement construite, avec des outils qui obligent ses clients à faire les mêmes choix qu’elle. La GRICS et tous ses clients sont de facto les instruments d’un monopole. Ils le nourrissent et contribuent à son développement, à même les fonds publics.

Des millions de dollars qui peuvent rester au Québec

Il existe une option alternative à ce scénario : les logiciels libres. À l’heure où Microsoft déploie une offensive mondiale pour préserver ses parts de marché devant la montée des logiciels libres, il n’est plus personne de sérieux dans le monde de l’informatique pour remettre en doute la capacité des logiciels libres, le système d’exploitation libre Linux en tête, à accomplir toutes les tâches imaginables avec un ordinateur. À moindre coût.

Linux est moins gourmand en ressources et permet le déploiement de terminaux légers ce qui fait qu’on peut redonner vie à de vieux ordinateurs sans que l’utilisateur en souffre. Certaines commissions scolaires tirent déjà avantage de ces capacités. Les logiciels libres sont aussi basés sur des normes ouvertes, ce qui garantit l’inter­opérabilité des systèmes. Rien de tout ça du côté de Microsoft qui détermine ses propres standards et tente par tous les moyens de les imposer.

Les avantages de l’approche « libre » sur l’approche « propriétaire » sont nombreux et déterminants. Pourtant, nous n’en sommes trop souvent qu’au stade des projets-pilotes, cantonnés dans un attentisme qui ne dit pas son nom. C’est vrai, certaines commissions scolaires ont adopté les logiciels libres. Mais quelques dizaines d’écoles tout au plus disposent de laboratoires Linux. Pourquoi cette lenteur? Pourquoi cet attentisme? Peut-être un examen plus approfondi de la position de la GRICS nous éclairera-t-il.

La GRICS parle des logiciels libres comme de simples produits. Son document est clair : la GRICS procédera à la « recherche, évaluation et recommandation de logiciels libres qui permettraient de réaliser des économies », elle mettra sur pied « des services de distribution, de formation, de soutien et de consultation pour les logiciels libres sélectionnés » et elle utilisera « pour certains cas particuliers, des logiciels libres dans le cadre de ses activités de développement ».

La GRICS passe à côté de l’essentiel

La première erreur que commet la GRICS est de considérer les logiciels libres comme un simple produit. C’est inexact. Aucun logiciel propriétaire ne peut être redistribué, modifié, étudié à volonté, amélioré ou partagé. Les logiciels libres n’encourent aucuns frais de licence. Ils sont bien plus que tout simplement économi­ques : quoi de plus simple que d’utiliser un logiciel libre dans toute une classe, toute une école, toute une commission scolaire, en toute légalité? Sans avoir à faire approuver un budget au préalable et à identifier le petit nombre de postes sur lesquels on l’installera. On peut installer les logiciels libres partout, sans mot de passe ni numéro de série, sans contrainte liée à la peur de la copie, à la perte de revenus de licences, au piratage.

Une autre erreur est d’envisager qu’on puisse se servir des logiciels libres comme d’un simple objet de consommation. Il n’y a pas de consommateur ici. Il y a des partenaires, des membres d’une communauté, des utilisateurs et des développeurs. Concrètement, cela veut dire qu’à partir du moment où la GRICS croit que les logiciels libres ont une place dans les écoles, elle doit aussi assumer sa responsabilité à l’égard de la communauté du libre et l’aider à progresser. Cela s’appelle partager et c’est une valeur qui est au coeur de l’approche « libre ». Il se trouve que le partage est aussi une valeur chère au monde de l’éducation, comme l’a si bien exprimé M. Jacques Daigneault, président de l’Association des utilisateurs de l’ordinateur au primaire-secondaire (AQUOPS) dans sa récente et remarquable lettre ouverte, toujours disponible sur le site web de l’organisme : www.aquops.qc.ca.

Quels bénéfices pour les commissions scolaires?

La GRICS conçoit ses logiciels selon le modèle propriétaire : le code source lui appartient et les utilisateurs, écoles et commissions scolaires, paient des licences d’utilisation. Les commissions scolaires profitent-elles d’un tel modèle de développement? S’il est vrai que la GRICS tire un revenu de ces logiciels, ces revenus proviennent des écoles : ce sont des fonds publics. Comment peut-on justifier que certains des logiciels développés par la GRICS ne bénéficient pas à toutes les commissions scolaires? Certaines d’entre elles choisissent en effet de ne pas acheter telle ou telle licence. Par souci d’économie? Parce que le logiciel ne convient pas à leur besoin? Elles seules peuvent le dire. Comment expliquer qu’en 2005 certaines bibliothèques scolaires ne soient pas informatisées (dixit Rapport du MEQ sur les bibliothèques scolaires)? Quant à la commission scolaire qui apprend que la nouvelle mouture d’un logiciel de la GRICS tourne sous Windows 2000 ou XP, que fera-t-elle de ses postes tournant sous Windows 98? Au moment de considérer une mise à jour, elle fera ses calculs : coût des licences de la GRICS, coût des nouveaux ordinateurs et coût des licences Microsoft nécessaires au fonctionnement des logiciels de la GRICS.

On le voit, c’est tout le modèle de développement des logiciels qui pose problème. Si au contraire la GRICS développait ses logiciels selon le modèle du logiciel libre, elle s’affranchirait de cette dépendance et tout le réseau scolaire avec elle. Ses logiciels pourraient être modifés pour tourner sous Linux ce qui n’entraînerait pas à leur tour l’obligation d’une mise à jour payante pour quelque version de Windows que ce soit. Les versions web des mêmes logiciels utiliseraient des standards ouverts, indépendants des outils propriétaires. Ils seraient 100 % compatibles avec toutes les plateformes. Les logiciels ainsi conçus bénéficieraient aussi du formidable apport de la communauté du libre. Il en résulterait des logiciels mieux conçus et davantage adaptés aux besoins de la clientèle. En prime ces logiciels pourraient profiter à d’autres organismes publics qui ont des besoins similaires, partout dans le monde. On peut se demander en effet — et pour ne citer qu’un exemple — pourquoi les bibliothèques publiques (scolaires et municipales) devraient payer des licences pour un logiciel à code source propriétaire comme Regard lorsque le modèle de développement libre existe. Si le logiciel libre OpenOffice est bon pour les écoles et pour le reste du monde, en quoi le logiciel Regard (bibliothèques) ne serait-il bon que pour les écoles et pas pour le reste du monde? Qui plus est, cela permettrait de ralentir la course folle vers l’acquisition d’ordinateurs toujours plus puissants : le modèle serveur-terminaux sous Linux a fait ses preuves, il permet de redonner vie aux vieux ordinateurs. On peut équiper des classes entières avec des terminaux pour une fraction du coût.

Il faudra certes réviser le mode de financement de la GRICS. Les commissions scolaires paieront pour des services et non pour des licences. Cet exercice ne sera pas autre chose que de mieux investir les fonds publics. C’est à nous de décider où ira cet argent et à qui il profitera : dans le développement d’une industrie québécoise de services informatiques de haut niveau en logiciels libres ou dans la poursuite du développement des monopoles de ce monde.

À partir du moment où le modèle de développement des logiciels libres existe, est-il justifiable de poursuivre dans la voie du modèle de développement propriétaire, à plus forte raison lorsqu’on est un organisme financé par les deniers publics?

Je vous invite à questionner sérieusement l’orientation actuelle de la société GRICS. Il serait intéressant aussi que la GRICS, qui tire la majorité, sinon la totalité de ses revenus des fonds publics, expose publiquement les liens qui l’unissent au monopole Microsoft. Nous avons tout intérêt à voir la GRICS mettre réellement ses ressources au service de la collectivité qu’elle est appelée à servir, par votre entremise.

Ne doutant pas de l’intérêt que vous porterez à cette lettre, je vous prie d’agréer, Mesdames, Messieurs, l’expression de mes meilleurs sentiments.

Louis Desjardins
Ancien président de conseil d’établissement
Candiac, 27 avril 2005

Réf. Lettre ouverte de M. Jacques Daigneault http://www.aquops.qc.ca/
Le logiciel libre : une option de plus http://www.grics.qc.ca/fr/archives2004.htm

3 Responses to Une autre lettre ouverte

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  2. Jacques says:

    Ce qu’il faut c’est informer. À force de cotoyer les décideurs en éducation, je constate le manque d’informations au sujet du logiciel libre. Les directeurs sont toujours surpris d’apprendre qu’il existe toujours (bon à peu près toujours) une alternative à nos produis propriétaires actuels. Ils sont toujours surpris d’apprendre que c’est même plus performants. Ils sont toujours surpris finalement du coût, en fait du faible coût. Pour faire le choix du libre, ou tout autre choix, il faut d’abord être suffisamment informé. À défaut de quoi on se rabat sur ce qu’on connait le plus, les vieilles habitudes. Pour eux Microsoft, ça faisait la job! Pourquoi changer? Il faut informer si on veut réformer.

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