Fracture numérique ? Fracture technologique ? Ou tout simplement fracture sociétale ?
Texte présenté dans le cadre de la rencontre Computer, Freedom and Privacy 2007.
Comme les collègues qui m’ont précédé, j’aurais pu vous présenter moult chiffres, nombres d’études, mais pourtant, j’ai préféré prendre quelques exemples fort pratiques pour illustrer crûment ce qu’est peut-être la fracture numérique.
Laissez-moi vous présenter trois personnages, trois citoyens de trois pays différents. Tout sépare ces trois citoyens? Vraiment? Pourtant, à terme, une même problématique risque au contraire de les unir dans leurs différences.
Charles, Miguel et Mamadou
Charles, citoyen typique d’un quelconque pays industrialisé du nord, utilise la toute dernière technologie informatique
Un ordinateur doté de la puissance nécessaire pour faire tourner l’ensemble des applications disponibles, à code source libre et/ou propriétaires. Mais surtout et beaucoup propriétaires. Une connexion à Internet à très haut débit. Et un budget raisonnable pour l’acquisition de nouveaux composants destinés à mettre à jour son ordinateur.
Tout va très bien pour Charles.
Pour le moment.
Miguel de son côté fait partie de ces pays que l’on nomme, en émergence.
Miguel possède un ordinateur d’âge récent, mais pas de la toute dernière technologie. Son budget d’acquisition ne lui permet pas nécessairement d’investir dans des applications propriétaires, c’est pourquoi il fonctionne principalement avec des outils à code source libre. Et une connexion à Internet à basse vitesse. Et un budget inexistant quant aux mises à niveau.
Mais tout va très bien pour Miguel.
Pour le moment.
Souhaitons tous la bienvenue à Mamadou.
Mamadou est un citoyen d’un de ces pays qui font partie d’un continent dit, oublié
Mamadou… ne possède rien. Un ordinateur? Vous voulez rire. Cependant, on lui a parlé qu’un jour, ses enfants auraient peut-être droit à une de ces boîtes magiques. Et il paraît même que cet « ordinateur » comme vous l’appelez, sera produit en grande quantité en plus d’être disponible à petit prix pour son gouvernement. Mamadou se demande toutefois d’où viendront l’électricité et ce machin qui excite les occidents des pays riches, Internet.
En attendant, si vous permettez, Mamadou doit retourner au marché vendre ses quelques légumes péniblement récoltés sur sa terre.
Malgré ce que l’on pourrait en croire, tout va très bien pour Mamadou.
Pour le moment.
Récemment, notre ami Charles s’est fait dire que son système d’exploitation propriétaire sera bientôt désuet. Vraiment? Pourtant, tout va très bien, il navigue à haute vitesse sur la Toile, ses applications turbinent sans problèmes, il a payé le tout récemment un maximum de dollars, mais…
De grands hommes d’affaires multimilliardaires issuent du monde technologique l’affirment, la technologie payée récemment à fort prix est bientôt à veille d’être désuète. Mais, dans leur bonté, ces mêmes hommes d’affaires proposent à Charles une mise à niveau. Moyennant un prix somme raisonnable.
Charles se précipite donc sur la mise à niveau afin de l’installer sur sa rutilante bécane.
Tout va soudainement moins bien.
Car voyez-vous, maintenant que le nouvel OS est installé, pour en bénéficier de toutes les fonctionnalités, Charles doit investir encore plus. Il doit investir dans les mises à niveau de tous ses autres logiciels installés sur sa machine. De plus, soudainement, sa vaillante Ferrari informatique s’est soudainement transformée est une poussive Chevrolet.
Ah mais oui, Charles pourrait retrouver les performances d’antan, à condition d’investir (encore) dans des mises à jour matérielles.
Mais voyez-vous, Charles n’a plus les moyens. Tout va vraiment moins bien. Seuls des Charles beaucoup plus fortunés que lui peuvent dorénavant bénéficier des nouvelles avancées technologiques offertes par nos milliardaires.
L’innovation qu’ils appellent cela.
Charles, en rogne, lorgne donc du côté des outils à code source libre.
Une bonne chose? Pas si sûr que cela, vous verrez.
Miguel? Malgré tout, la vie est bonne pour lui. Sa petite entreprise va bien. Elle grandit tranquillement, il parvient enfin à avoir quelques employés pour l’aider. Cependant, c’est du côté de ses infrastructures technologiques que cela va moins bien.
Car voyez-vous, on serait porté à croire qu’en adoptant les technologies à code source libre, Miguel vient d’acquérir une assurance contre le vieillissement technologique prématuré. Ahhh, la magie de l’Open Source. L’Open Source, libérateur des peuples , etc…
Or, il n’en est rien.
En effet, de nouvelles versions d’outils à code source libre viennent de faire leur apparition. Imposées par l’hémisphère nord.
Primo: mettre la main sur ces nouveaux outils. Pas évident quand on n’a qu’une simple connexion basse vitesse qui fonctionne irrégulièrement et dont le début est… problématique.
Finalement, Miguel réussi enfin à mettre la main sur les dernières mises à jour. Grave un CD et installe les nouveaux outils.
Erreur. Erreur tragique.
Car voyez-vous, une fois installés, Miguel constate que les nouveaux outils exigent beaucoup plus de puissance, et que cette puissance, il ne l’a pas, et encore moins le budget pour procéder à une mise à jour.
Mais que s’est-il passé?
Charles. Avez-vous oublié notre ami Charles, en rogne qui a décidé de joindre les rangs des volontaires de l’Open Source? On ne peut qu’applaudir au geste de Charles, mais le problème, c’est que Charles, tout comme de nombreux autres désabusés comme lui, ont décidé qu’il n’y avait pas de raison pour que les avancées technologiques proposées par les industriels des technologies ne puissent être disponible pour lui et ses amis. D’autant plus qu’ils savent l’art d’optimiser le code et lui permettre de s’exécuter sur des machines supposément désuètes, comme celle de Charles par exemple. Désuète pour l’industrie qui n’a de cesse de mettre la barre de plus en plus haut mais qui, en réalité, est encore plus que performante.
Bref, Miguel se retrouve soudainement dans la même situation que Charles. Tout va de moins en moins bien pour lui. Il a l’impression qu’encore une fois, le nord vient de balayer ses problèmes dans sa cour.
Et c’est ainsi que Miguel voit soudainement le fossé qui le séparait d’avec le nord s’agrandir de nouveau. Oh, il a bien investi ses quelques rares économies dans une modeste mise è niveau de ses équipements. Mais il voit bien le jour où il ne sera plus possible de procéder ainsi. Et il se demande ce qu’il fera.
À cause de Charles. Tout ceci à cause de Charles. Même si, dans son fonds intérieur, Charles croyait que son geste et son implication étaient nobles.
Mamadou?
Heu, Mamadou se porte très bien merci. La vie n’a pas changé pour lui. Il cultive toujours ses légumes. Il les vend toujours au marché local. On lui a dit qu’un jour, son fils aurait droit à ce fameux ordinateur à petit prix. Toutefois, il semble que pour le moment, on n’ait pas encore atteint le nombre magique de commandes afin de démarrer la production.
Mais cela, Mamadou s’en fout un peu. Car voyez-vous, Mamadou vient de faire l’acquisition d’un téléphone portable. Un téléphone dont il partage la facture avec son frère, mécanicien. C’est ainsi qu’avec ce téléphone, il est désormais possible à Mamadou d’être en contact avec ses nouveaux clients. Oh? je ne vous l’ai pas dit encore? Mamadou vient de lancer, avec son frère, une petite entreprise de réparation de petits appareils. Ses clients peuvent dorénavant le joindre en tout temps, au téléphone.
Un ordinateur? Pourquoi faire, un ordinateur? Les affaires vont bien, il a désormais l’impression d’être branché à la planète. Oui, son fils un jour, peut-être, aura droit à ce fameux ordinateur portable. il pourra sûrement ainsi apprendre à lire et à compter, contrairement à son père qui lui, est analphabète.
We’ll see.
Maintenant, la grande question: on fait quoi?
Si j’avais la prétention de posséder la solution, croyez-moi, je profiterais de cette tribune pour vous la révéler.
J’irais même jusqu’à dire qu’en ce moment, ce que l’on appelle la fracture numérique a du bon.
En effet, le succès fort relatif des nouvelles plateformes logicielles et matérielles limite grandement la démocratisation de technologies ou regroupements fort discutables: « Next-Generation Secure Computing Base », « Trusted Computing Platform Alliance », « Trusted Platform Module », « Trusted Computing Group », j’imagine que tout ceci vous dit quelque chose.
Or, avons-nous pris le temps d’y réfléchir collectivement ou nous sommes-nous fait imposer tout ceci?
Non.
Un vieil ami personnel, René Barsalo, ne cesse de répéter cette citation de Marshall McLuhan :
« First, we shape our tools, then they shape us. »
Nous sommes à une période critique de l’humanité où nous devons décider collectivement à quoi nous servirons ces outils.
Nous sommes en ce moment à vivre une seconde Renaissance.
Cependant, je vous avouerais être particulièrement inquiet, car autant la première était le fait d’intellectuels qui avaient pour nom Bernini, Montaigne, Rabelais, Machiavel, Brunelleschi, Bramante, Da Vinci, Thomas Moore, Michel-Ange, autant cette seconde Renaissance est celle de grandes corporations comme Google, Microsoft, IBM, Disney, Apple. Est-ce vraiment ce que nous voulons ?
Comme citoyen, je compte plutôt sur vous, messieurs et mesdames présents à cette réunion, pour nous guider vers des pistes de solution. En ces temps où les intellectuels de tout acabit sont dénigrés et que toute réflexion le moindrement substantielle est évacuée rapidement d’un discours réducteur sous prétexte de dire les « vraies affaires », je vous demande plutôt de continuer à réfléchir et à faire réfléchir, de continuer à confronter des idées. Nous avons besoin de vous, nous avons besoin de vos réflexions. Et non, il n’est pas vrai que nous devons mettre de côté les intellectuels sous prétexte de dire les « vraies affaires ».
« Il y a un large écart entre ceux qui ont accès à la technologie et l’utilisent de manière effective, ceux qui peuvent créer et innover pour produire de nouvelles technologies, ceux qui peuvent avoir accès aux technologies existantes, les adapter, les maîtriser et les utiliser et les autres. C’est pourquoi l’exploitation du potentiel des technologies aux fins du développement va au delà de la création de nouvelles technologies mais consiste aussi à trouver des moyens d’accéder aux technologies existantes, de les adapter et de les utiliser au profit de l’ensemble de la population. »
« La recherche-développement est un des domaines-clefs où la fracture technologique est importante. Les capacités de R-D sont essentielles pour développer, acquérir, absorber et maîtriser de nouvelles technologies. L’insuffisance de la R-D aggrave la fracture technologique et affaiblit les pays ou les entreprises face à la concurrence. » Parlez-en à Miguel.
« De l’aptitude des pays à acquérir, maîtriser, adapter et améliorer les connaissances scientifiques et techniques dépend en grande partie leur capacité de parvenir à une croissance économique durable. Les techniques matures comme les nouvelles technologies peuvent permettre de répondre aux besoins spécifiques des pays. »
Charles, Miguel et Mamadou comptent donc beaucoup sur vous, sur vos idées, vos réflexions. Ils attendent beaucoup de vous. Tout comme moi d’ailleurs.
Merci d’être présent aujourd’hui. Merci pour vos idées, vos réflexions.
C’est une exemplification intéressante, et plus subtile que beaucoup des textes qu’on lit sur la « fracture numérique »: merci Monsieur Dumais de l’avoir partagée.
Je ne suis pas cependant très convaincu que l’adoption par un occident plus riche (et donc plus équippé) de logiciels libres ou en code ouvert conduise à une inflation généralisée des besoin en ressources, au point de nuire ultimement au reste des utilisateurs des pays pauvres: des considérations démographiques ainsi que le processus même de création du logiciel libre me font penser que ce scénario n’est pas très plausible.
Évidemment, l’existence seule de machines plus puissantes poussera immanquablement ses propriétaires à vouloir les utiliser, et donc à créer des pièces logicielles pouvant en tirer parti (interfaces composites complexes, algorithmes de calcul symbolique plus capables mais donc plus lourds, etc.): il est donc indéniable que le système conçu pour Charles sera, tel quel, inapproprié pour Miguel.
Heureusement, le logiciel libre (ainsi que la plupart du temps le logiciel à code ouvert) est bien plus l’affaire aujourd’hui des Miguel de ce monde que celle des Charles: lisez les listes des changements (les « Changelog »)de vos logiciels à code ouverts préférés, ou encore les rapports de bogues, ou même les forums populaires: vous vous rendrez compte que pour un Charles, il y a souvent dix Miguel. La pénétration du logiciel libre est d’ailleurs infiniment meilleure au Brésil, par exemple, qu’au Canada ou même qu’en France ou en Allemagne: il y a peut-être fracture numérique, mais pas forcément au détriment de qui on pense! Et je ne parle même pas du niveau d’expertise (et donc de capacité à faire changer les choses) de ces utilisateurs « pauvres », qui utilisent souvent ses environnements alternatifs depuis des années, et qui les ont donc bien plus mis à leur main que Charles et ses amis nouvellement débarqués dans cet univers!
D’autre part, même à supposer que demain, une majorité des gens de nos contrées décident d’abandonner massivement les logiciels propriétaires au point d’avoir un impact significatif sur la production du logiciel libre, il est de la nature même de ce dernier de répondre efficacement aux demandes de ses utilisateurs, même quand celles-ci sont variées, voire contradictoires. Une pièce de code est trop lourde pour un certain nombre? Qu’à cela ne tienne, quelqu’un que cela gène suffisamment l’examinera et parviendra à l’alléger, ou encore proposera une alternative: des besoins variés mènent à des solutions différentes, et il n’est aucunement nécessaire que tous emploie la même pour un problème donné: la diversité est au coeur du modèle.
Bref, je ne nie pas l’impact potentiel d’une adoption massive au nord du code source ouvert ou du logiciel libre: mais honnêtement, de ce que j’en connais, décrire Miguel comme celui qui serait incapable de s’y adapter ou d’en profiter me semble plus une construction de l’esprit qu’une réalité: les Mamadou technologiques de l’histoire, c’est bien plus nous, les occidentaux!
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