Mark Bernstein est un des spécialistes mondiaux de l’hypertexte. Il est un membre actif du SIGWEB, ce groupe d’intérêt spécial de l’ACM sur l’hypertexte, l’hypermedia et le Web. Il est aussi un participant régulier aux conférences Wikisym. C’est d’ailleurs à cette occasion, lors de la rencontre Wikisym-Montréal, que j’ai pu finalement rencontrer Bernstein.
Mark Bernstein est aussi éditeur. Sa société, Eastgate, publie la revue savante Tekka (qu’il faut lire, ne serais-ce que pour l’article «Do tags work?»), le logiciel Tinderbox , une application destinée à organiser et structurer de l’information, et l’outil de création littéraire StorySpace, un hypertexte orienté narration. J’avais souligné le travail de Bernstein en 2002 dans le Devoir. C’est à ce moment que nous avons commencé à échanger Mark Bernstein et moi. Mark a commis un très tripatif (™Languirand) billet sur son carnet en 2006: 10 conseils pour un site vivant (10 tips on writing the living web).
À propos de StorySpace, voici ce que j’écrivais :
Bref, Bernstein, fasciné par les concepts d’hypertexte, créa il y a quelques années de cela, le progiciel StorySpace, le seul logiciel qui, à ma connaissance, permette d’écrire de la littérature «hypertextuelle». Imaginez qu’au lieu de lire une oeuvre de façon linéaire, comme dans un livre, de la première à la dernière page, vous pouviez créer un roman ou une nouvelle, qui puisse se lire sur de multiples petites fiches cartonnées 3×5, et de façon non linéaire. À moins que ce texte demeure dans un format électronique, et qu’en plus d’être publié sur le Web, cette oeuvre puisse inclure sons et vidéos.
Bref, vous comprendrez que StorySpace est encore un produit marginal, car le nombre d’écrivains pouvant penser en mode 3D est plutôt restreint. Pourtant, plusieurs auteurs se sont frottés à l’hypertexte, et de nombreuses oeuvres sont disponibles sur le site de Mark Bernstein. Lire une véritable nouvelle «hypertextuelle» est une expérience nouvelle et fascinante bien qu’en tant que lecteur, vous deviez aussi faire quelques efforts pour habituer à cette nouvelle forme de lecture.
Alors que le livre électronique et la lecture en ligne sont de retour sous le radar, il convient de rappeler l’existence d’un outil de création comme StorySpace. Qu’il soit papier ou pixel, le livre reste un livre, avec une structure linéaire. Je lis du début à la fin. De la page 1 à la conclusion. Pourquoi le processus de lecture lui-même n’évoluerait-il pas, afin de profiter des possibilités offertes par le réseau? Il serait intéressant de mettre en les mains des natifs un outil comme StorySpace afin de voir comment ceux-ci s’approprieraient l’outil. Sûrement différemment de nous. Cela dit, des auteurs se sont mis à la tâche et se sont appropriés l’outil. Les résultats sont ici (fiction, poésie, essais).
Un bouquin en hypertexte? De tels bouquins furent même publiés sous forme papier. Un des exemples qui me revient en tête est cette collection de livres dont vous êtes le héros. De l’hypertexte adapté tant bien mal au papier. Alors qu’il eu été beaucoup plus facile d’approche en électronique.
Marie Laberge utilise le réseau et tente une nouvelle approche dans la commercialisation du livre.
Pourquoi ne pas tenter de réinventer la lecture d’un livre? Faudrait-il d’ailleurs continuer d’appeler cela un livre? Une œuvre littéraire?
Et je ne puis m’empêcher d’imaginer des reportages journalistiques réalisés avec StorySpace. Qui parlait de valeur ajoutée à l’information brute?
Mais surtout, la grande question à 5,95$, comment commercialiser des telles oeuvres?
Je suis heureux de voir que les pratiques peu connues de la littérature hypertextuelle sortent du réseau littéraire et universitaire… je me permets deux-trois remarques, comme c’est un domaine dans lequel je navigue assez souvent.
Difficile de croire à un destin bien rose pour des solutions propriétaires comme StorySpace… le logiciel a connu ses années de gloire — quelle révolution dans les années 80! —, mais maintenant on se retrouve avec des productions plus complexes dans la manière d’enchaîner les blocs de texte et plus raffinées dans les rendus graphiques, et surtout avec des équipes techniques « disponibles » pour offrir la plateforme appropriée pour une œuvre singulière. StorySpace, dans ce contexte, me paraît aujourd’hui dépassé. A tout le moins, il ne peut guère s’agir de l’outil pour finaliser une oeuvre de littérature hypertextuelle/hypermédiatique ; il pourra être très utile au moment de l’écriture initiale toutefois (ce qui, il faut l’avouer, fait généralement défaut dans les oeuvres, parce qu’elles sont d’abord un terrain de jeu technologique plutôt que littéraire…).
Je suis critique par ailleurs sur les prétentions générales de réinvention de la lecture dans le cadre des nouveaux médias. Ce qui est généralement brisé, c’est la sacro-sainte linéarité du livre lui-même. Le parcours, sauf de rares exceptions, continue d’être linéaire (entendre : séquentiel). Pour donner un exemple concret : on parle souvent de _Rayuela_ (_Marelle_) de Julio Cortázar comme d’un proto-hypertexte… il s’ouvre sur deux « ordres » de lecture, qui sont deux séquences selon lesquelles lire les chapitres. Toute une révolution! auront dit certains… Mais quand on regarde de plus près l’alternative, on y voit les chapitres 1 à 54 dans l’ordre ou un ordre apparemment désordonné, incluant un grand nombre de chapitres « excédentaires », qui ne sont dans les faits que l’incarnation du principe de digression — car dans cette deuxième séquence, les 54 chapitres « de base » sont toujours dans cet ordre, mais interrompus par plusieurs chapitres intercalaires… En ce sens, réinventer la lecture, c’est tout autant obliger à rompre avec la linéarité du parcours même de la lecture (au profit de structures cycliques, par exemple) que d’accepter de rompre avec la tradition d’une rhétorique qui file le discours… C’est dire que le support n’est qu’un seul rouage dans une dynamique beaucoup plus complexe.
Enfin, à titre de territoire d’exploration, je signalerai le Laboratoire NT2 pour le versant critique (http://www.labo-nt2.uqam.ca/) et la revue bleuOrange, pour le versant création (http://www.revuebleuorange.org/).
(Je n’ai pas ouvert le dossier de la commercialisation — Eastgate Systems demeure l’une des rarissimes instances à continuer de tenter de monnayer la littérature hypermédiatique… à croire que la chose est rendue aujourd’hui impensable.)
Wow! Merci pour cet article, et que dire du commentaire de René!
I’m not worthy