De la cohérence

Le meurtre de la jeune Valérie Leblanc à Gatineau est particulièrement répugnant. Comme tous les meurtres. Mais les circonstances du décès de la jeune étudiante de 18 ans sont tout simplement odieuses et demandent à ce que l’on retrouve le responsable de cet acte barbare afin qu’il soit jugé.

Ce sont les policiers du service de police de la ville de Gatineau qui mènent en ce moment l’enquête. Entre en scène le sénateur conservateur Pierre-Hugues Boisvenu. Un homme qui a perdu sa fille aux mains d’un criminel. Et qui mène depuis ce temps une campagne tout azimut pour imposer des peines plus sévères aux criminels en toute genre. Le sénateur demande à ce que les policiers de la Sureté du Québec prêtent main forte à leurs collègues de la ville de Gatineau et même, qu’ils prennent le relais de l’enquête.

En entrevue à la télévision, le sénateur conservateur déclarait : «Ça prend des investigateurs qui ont une spécialité là-dedans. Ça prend des compétences, ça prend un regroupement d’informations, une intégration des activités policières, comme on l’a fait avec les motards et le crime organisé. Je ne mets pas en cause les compétences des policiers, mais la structure policière au Québec. Il n’y a aucun fichier centralisé au Québec. [...] Tous les corps policiers ont chacun leur liste.»

L’idée est louable et souhaitable. En autant qu’elle soit en accord avec les lois actuelles. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le sénateur conservateur frappe sur ce clou.

Cependant, qu’il me soit permis de m’interroger sur la cohérence de pensée du sénateur qui demande la mise en place d’un fichier centralisé mais qui dénonce avec des arguments ridicules et fallacieux un autre fichier centralisé, pancanadien, utilisé par un nombre important de policiers au pays et qui fait l’unanimité chez ceux-ci : le registre des armes à feu. Pourquoi l’un et pas l’autre? Surtout quand on sait que le registre des armes à feu est payé depuis longtemps. Le fait que son coût de développement fut un scandale n’est pas une raison pour demander son abolition. Surtout quand les corps policiers du pays ne cessent de réclamer sa survie.

Un peu de cohérence dans vos propos monsieur Boisvenu?

Et moi, et moi et moi?

Coup de tonnerre dans notre petite sphère médiatique, le directeur général de la radio, Patrick Beauduin a suspendu le contrat de l’animateur Jacques Languirand, différant par le fait même le retour en ondes pour une 41e saison l’émission «Par 4 chemins».

Le contexte? Lors de la présentation de la programmation du 75e anniversaire de la radio publique, le populaire animateur a semé un malaise en interpelant les responsables des communications de la société d’état en leur reprochant fort peu élégamment de ne pas l’avoir invité à présenter son émission. On peut d’ailleurs revoir un court extrait de l’intervention de monsieur Languirand.

Et en voici le verbatim : «Chut… Mes amis… Écoutez-moi… Un instant… Votre attention s’il vous plaît… Je viens de trouver les trois imbéciles qui ont monté ce système-là et qui ont oublié de me mettre sur ce plateau alors que, cette année, j’entreprends la 41e saison de mon émission, Par 4 chemins. Bande de cons! Pouvez-vous dire “Hou” à ces gens-là s’il vous plaît? Houououou! Merci beaucoup pour votre accueil. Et vous, vous pouvez vous le mettre où je pense.»
Vingt-quatre heures plus tard, le nouveau directeur général de la radio, Patrick Beauduin, déclarait : «Suite à cet esclandre, j’annonce que le contrat qui nous lie à M. Languirand est suspendu. De même, l’entrée en ondes de son émission Par 4 chemins est reportée jusqu’à ce que l’étude du dossier se rapportant aux événements survenus soit complétée.»

Il n’en fallait pas plus pour que les médias sociaux se déchainent et délaissent même le Premier ministre ressuscité d’entre les morts. Bien des gens ont déploré l’attitude de Radio-Canada et de monsieur Beauduin, plusieurs évoquant même la liberté de parole brimée de cet électron libre qui officie à la société d’état depuis 40 ans.

Je me doutais bien qu’en postant ce bref commentaire sur Twitter, «Bon, je serai sans doute le seul à l’écrire ici, mais je trouve que Patrick Beauduin a fait ce qu’il fallait faire . #respect», je serais l’odieux personnage que l’on pointerait du doigt, le méchant.

Et pourtant…

Allons-y en premier de la très nécessaire déclaration d’intérêt. Je ne connais pas Jacques Languirand, je ne lui ai parlé qu’une seule fois (et très brièvement) en janvier 2000. Mais j’aime depuis toujours l’écouter à la radio. Bref, j’ai beaucoup de respect pour l’animateur et ce respect et cette admiration pour monsieur Languirand n’ont pas changé d’un iota.

Je ne connais pas Patrick Beauduin. Je ne l’ai rencontré qu’à une seule reprise, lors de la remise des prix Lizette Gervais cette année. Nous n’avons échangé que quelques minutes. Il me doit un café ;-) ) Mais j’ai toujours aimé écouter l’homme lors de ses interventions à la radio et la télévision, et j’ai particulièrement été touché par ce reportage réalisé par l’équipe de Second regard alors qu’il était encore chez Cossette. Et je vous conseille de prendre le temps d’écouter au complet ce topo pour comprendre un peu l’homme et son style de gestion.

Enfin, dernier point, je suis sous contrat depuis plus d’un an avec la radio de la SRC alors que je fais cinq interventions en direct sur les ondes de la radio publique chaque semaine pour des stations en région. Et puisque la question me fut posée, non, je ne cherche pas d’emploi à la société, mon contrat a été renouvelé et j’ai déjà un boulot régulier (que j’aime beaucoup) comme directeur de l’information dans un hebdo Transcontinental. Bref, je suis un os… de boss.

Donc, Patrick Beauduin a eu tout à fait raison de suspendre Jacques Laguirand. Et ce, même si les responsables des communications ont commis une erreur pour ne pas avoir présenté les vétérans de la radio comme Languirand.

Rappelons donc le contexte : cette saison est celle du 75e anniversaire. Elle est aussi celle où le directeur général Patrick Beauduin dépoussière enfin la Première chaine avec plus d’une dizaine de nouvelles émissions. A-t-on besoin de revenir sur le printemps dernier alors que le débat sur la «madamisation» et la «peoplelisation» des médias (et surtout la SRC) faisait rage? Le silence de la direction lors de ce débat était éloquent. Alors que normalement, une réplique s’en serait suivi, suite à l’article de Stéphane Baillargeon, rien. Silence radio. Et un départ, celui de madame Christiane Charrette.

Bref, ce lancement devait être un succès. Et sachant qu’à Radio-Canada, les poignards volent bas (surtout dans les ascenseurs), Patrick Beauduin jouait en partie sa crédibilité en tant que directeur général de la radio. Le renouvèlement de la radio, c’est lui. Et les vedettes de cette grille horaire, ce sont les émissions, c’est la radio elle-même. Désolé pour les égos.

Et il est vrai lors d’un anniversaire aussi important que l’on parle d’avenir. Et ces nouvelles émissions représentent un virage important pour la radio d’état, un virage qui n’est pas encore complété soit dit en passant.

Cela dit, on ne peut se permettre d’oublier ceux qui ont contribué à bâtir cette radio. Le rôle de ces bâtisseurs, les Languirand, LeBigot, Giroux et autres auraient du être souligné. Erreur ici du service de communications. La conférence de presse aurait duré plus longtemps? So what! Qu’est ce que 15 minutes de plus pour souligner l’apport de ces «vieux»?

Je peux comprendre monsieur Languirand d’avoir été vexé. Certains diront, gros égo, mais pour survivre dans cette jungle qu’est Radio-Canada, vous devez avoir un égo. Toutefois, ce jour-là, Jacques Languirand a été maladroit. Très. Il a choisi de faire un esclandre. «Et moi?, Et moi?» Pourquoi? Lui seul connait les raisons. Mais comme dirigeant d’entreprise, Patrick Beauduin ne pouvait passer sous silence les propos de Jacques Languirand. D’où suspension (et non pas congédiement). Et monsieur Languirand ne peut se plaindre de ne pas avoir été traité avec respect dans le passé par Radio-Canada. Sa 40e saison l’an dernier a été soulignée dignement par la SRC.

Normalement, cette histoire n’aurait jamais se dérouler. Monsieur Languirand aurait pu rencontrer Patrick Beauduin après coup, lui souligner ce silence radio quant au rôle des bâtisseurs. Personnellement, suite à une telle rencontre, avoir été monsieur Beauduin, j’aurais reconnu l’erreur, lui aurait proposé d’organiser des rencontres avec quelques journalistes médias afin de mettre en lumière le rôle de ces artisans de la radio dans le cadre du 75e anniversaire, et voilà, case closed. Mais monsieur Languirand a choisi d’en faire un coup d’éclat. C’est son choix. De même, si j’avais été dans les souliers de monsieur Beauduin, j’aurais obligé monsieur Languirand à s’excuser, quitte à le suspendre par la suite s’il refusait d’obtempérer. Patrick Beauduin a choisi la suspension (et non pas le congédiement, répétons-le), ce qui est son choix et son droit comme patron.

Donc. qu’on me lâche les baskets avec la liberté de parole. Jacques Languirand a justement, ce jour-là, choisit d’exercer sa liberté de parole. Il doit maintenant assumer les responsabilités de cette liberté. Ce n’est pas vrai qu’on peut dire n’importe quoi, de n’importe quelle façon. Placez-vous dans la peau d’un patron, auriez-vous cautionné cette sortie?

Toutefois, si Jacques Languirand, dans le cadre de son émission, avait choisi de remettre en cause les choix de Radio-Canada, la «madamisation» et la «peoplelisation» de la SRC, la qualité de l’information, en y allant d’une réflexion solide, comme il en a l’habitude de la faire, j’aurais été le premier à monter aux barricades et décrier la société si on avait voulu le bâillonner. C’eut été du vrai Languirand que j’aime et respecte, cet électron libre qui peut et qui doit déranger. Mais ce matin là, ce n’est pas ce qu’il a choisit librement de faire.

Ce qu’il nous a dit? «Et moi? Et moi? Et moi?»

Comment il disait Dutronc déjà?

Et moi, et moi, et moi
Le dimanche à la chasse au lapin
Avec mon fusil, je suis le roi
J’y pense et puis j’oublie
C’est la vie, c’est la vie