Les propos du premier ministre Charest, de son ministre de la sécurité publique Dutil et du porte-parole du DPCP n’ont contribué à rassurer personne dans la profession. La FJPQ estime que l’enquête qu’entend mener le DPCP sur les fuites entourant l’affaire Ian Davidson est une menace à la liberté de presse. L’avenir nous dira si cette enquête aura des répercussions tandis que les juristes et les penseurs de la profession nous diront si celle-ci était un danger à cette liberté.
Cela dit, les journalistes d’ici doivent se rendre compte que les événements de cette semaine sont un signal d’alarme. Les technologies numériques de l’information et de la communication font désormais partie des outils utilisés par les scribes. Combien reçoivent de petites bribes d’informations par courriel par exemple, bribes qui seront peut-être à la base d’une enquête ? À ce coup de téléphone discret et anonyme et cette fameuse enveloppe brune, s’ajoutent les nouveaux outils numériques.
L’utilisation quotidienne de ces outils entraine un faux sentiment de sécurité et de confidentialité de la part des scribes et de leurs correspondants. Désolé de décevoir, mais avec un bon bagage de connaissances informatiques, il est désormais possible à quiconque d’intercepter les communications entre les journalistes et leurs sources. Or, les journalistes ont-ils les connaissances nécessaires pour assurer à leurs sources la confidentialité à laquelle ils sont en droit de s’attendre ?
Non.
Dans un «op-ed» intitulé «When Secrets Aren’t Safe With Journalists» publié dans le New York Times, le consultant en sécurité Christopher Soghoian écrivait :
BRAVE journalists have defied court orders and have even been jailed rather than compromise their ethical duty to protect sources. But as governments increasingly record their citizens’ every communication — even wiretapping journalists and searching their computers — the safety of anonymous sources will depend not only on journalists’ ethics, but on their computer skills.
Du coup, Soghoian pointe du doigt les écoles de journalisme et les groupes de presse pour ne pas avoir inculqué un minimum de connaissances en sécurité informatique à leurs journalistes.
Journalists aren’t completely to blame for their lack of computer security expertise — after all, journalism schools have taught them to write, not to play “Spy v. Spy.” The blame also lies with universities that don’t teach these skills, and with news organizations that invest their tight technology budgets in fancy Web sites but not security training.
L’expert en sécurité y va cependant d’un constat des plus troublants.
“It’s very rare that you see a journalist threatening to go to jail,” says Soghoian. “And that’s because an intelligence agency can figure out who the source is without forcing the journalist to testify—without the journalist even knowing.”
Propos confirmés par Lucy Dalglish, la directrice du Reporters Committee for Freedom of the Press, lors d’une entrevue avec Alysia Santo pour le Colombia Journalism Review. En effet, lors d’une rencontre avec un agent du renseignement qu’elle ne veut pas identifier, celui-ci déclarait :
«You guys are so worked up about a shield law, and guess what, we don’t need you guys anymore, we know who you’re talking to.»
En sommes-nous rendu à ce point ici au Québec ? Au Canada ? Non, pas encore, mais… mais…
Si vis pacem, para bellum.
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Suite à un premier billet de ma part, écrit rapidement sous l’impulsion du moment, la journaliste Nathalie Collard y allait de ce commentaire sur Twitter : «C’est bien beau les gizmos technos pour protéger les sources des journalistes mais l’essentiel n’est-il pas de défendre le principe?»
Qui peut-être contre la vertu ? L’affirmation de Nathalie Collard est légitime, mais on fait quoi lorsque que l’on constate que les principes ne tiennent plus ?
On se prépare, voilà tout. On se rend compte qu’ailleurs dans le monde, les questions reliées à l’utilisation des technologies numériques dans la pratique du métier sont des enjeux sur lesquels il faudra se pencher ici, au Québec.
Quelques journalistes m’ont d’ailleurs contacté en privé, intrigués par ce premier billet. Comment se préparer ? Comment s’approprier correctement des technologies ? Comment en faire des alliés dans la pratique du métier et surtout, comment rétablir l’équilibre des forces en présence car, ils devront l’admettre, de par leur ignorance, les journalistes partent avec deux prises contre eux.
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Dans un prochain billet à venir aujourd’hui (et déjà en cours de rédaction), nous tenterons d’expliquer en quoi l’appropriation et l’utilisation conjointe de plusieurs technologies feront en sorte que :
- les dossiers numériques des journalistes seront protégés des yeux inquisiteurs
- les communications entre les journalistes et leurs sources demeureront confidentielles et quasiment impossible à intercepter.
- les navigations sur internet des journalistes aussi.
Cela dit, ne nous leurrons pas. Nous ne disons pas et nous ne dirons pas dans ce prochain texte que la fée technologie offrira une garantie à toute épreuve. Loin de là. À toute parade technologique, se trouve quelqu’un qui aura imaginé une contre-parade. Mais à tout le moins, peux-t-on débuter ce nouveau match sans avoir deux prises contre soi ?
- Teaching Cyber-Security, Colombia Journalism Review, Alysia Santo.
- Gagner contre les projets de loi «accès légal»: deux intuitions stratégiques, Pierrot Péladeau
- Projet de loi intitulé «Loi édictant la Loi sur les enquêtes visant les communications électroniques criminelles et leur prévention et modifiant le Code criminel et d’autres lois », Gouvernement du Canada.
- A High Tech War On Leaks, New York Times, Adam Liptak
- Les projets de loi «accès légal»: les journalistes découvrant être dans la mire, Pierrot Pladeau
- L’affaire Davidson et les sources – À qui profiterait une presse de nouveau amorphe?, Le Devoir, Jean-Claude Leclerc
- For journalists, cyber-security training slow to take hold, Commitee to Protect Journalists, Frank Smyth
- Spying on Journalists is Easy, Colombia Journalism Review, Alysia Santo
- Tell me a secret, Colombia Journalism Review, Alysia Santo
Un point de l’exposé d’Antoine Beaupré, administrateur de système chez Koumbit, la semaine dernière ( http://www.koumbit.org/node/16000 ) :
Les lois de types « accès légal » et les lois de protection de la propriété intellectuelle de type SOPA et PIPA menacent divers services et réseaux d’anonymisation, comme Tor, qui ne peuvent déjà opérer à partir d’une majorité de pays qui contrôlent plus ou moins la part d’Internet passant sur leur territoire.
Partout dans le monde, les journalistes et les dénonciateurs tout comme les militants politiques, les défenseurs des droits de la personne se servent de ces systèmes pour contrer la censure et la surveillance de leur État ou de leurs employeurs. Plusieurs de ces services utilisent des serveurs situés au Canada. Certaines de ces organisations sont même basées au Canada. Si plus aucun pays ne permettait d’opérer des serveurs intégrés à de tels réseaux, les conséquences pour les libertés civiles, notamment la liberté de presse, seraient dramatiques partout à travers la planète.
Il n’y donc pas que du côté provincial qu’il faut regarder. Les projets de loi actuels du côté fédéral en matière de protection de la propriété intellectuelle et de surveillance des communications sur internet sont encore plus radicaux dans leurs effets. Les indipensables bons conseils que tu annonces pour un prochain billet risquent de devenir très difficile à appliquer. La situation des journalistes, du journalisme et de la société face à l’État n’en sera que plus précaire. Le « libéralistan » redouté apparaitra presque bon enfant à côté du « conservateuristan » qu’on nous prépare.
Et en effet, tu as raison lorsque tu écris qu’il faut s’engager ici, et sur les fronts technologiques, et sur les fronts politiques. Car il ne s’agit pas que d’une escarmouche entre un gouvernement à la veille d’une élection et la presse. C’est un épisode dans une lutte de pouvoir partout à travers la planète qui, aussi loin qu’on peut prévoir, sera un conflit permanent de cette société de l’information toujours en développement.
Merci Pierrot de ton commentaire. Tu as tout à fait raison en affirmant que «le « libéralistan » redouté apparaitra presque bon enfant à côté du « conservateuristan » qu’on nous prépare». Tes réflexions sont d’autant plus pertinentes et précieuses pour moi que j’ai entamé la première partie de mon troisième billet en citant ton dernier texte «Gagner contre les projets de loi «accès légal»: deux intuitions stratégiques.»
http://pierrot-peladeau.net/fr/archives/3380
Ping : Bienvenue au «Conservatistan» | Michel Dumais
Très bon article, quand le peuple va se réveiller le mal sera fait.