
Excellent départ de la nouvelle émission « Les coulisses du pouvoir » diffusée sur les ondes du Réseau de l’Information (RDI). À n’en point douter, cette émission sera un rendez-vous hebdomadaire de la faune politicailleuse de la maison. Que voilà du grand Radio-Canada comme on l’aime. On salive déjà en pensant au contenu de l’émission de la semaine prochaine qui suivra le dépôt du premier rapport (?, merci Éric) du juge John Gomery. Évidemment, il eut été préférable que cette émission puisse être diffusée aussi sur les ondes publiques et non pas juste sur la chaîne câblée, mais les contenus de qualité ne semblent pas être la préoccupation de l’administration actuelle de la SRC (MàJ: c’est aussi disponible sur le réseau hertzien public de la SRC). Espérons que le nouveau vice-président saura inculquer les mêmes standards qui ont fait de la Première Chaîne radio un incontournable. Bref, une bonne émission avec un sujet qui mérite qu’on s’y attarde un peu plus : le Blackberry et son impact sur les mœurs politiques.
Le Blackberry

Le Blackberry, c’est cet appareil fabriqué par la société canadienne Research in Motion qui permet, outre de faire des appels téléphoniques, d’envoyer et de recevoir du courriel et d’agir comme assistant numérique personnel. Tout comme les participants à ce reportage, j’ai un Blackberry et pour rien au monde je voudrais m’en séparer.
Comme je l’avais écrit précédemment, bien que les journalistes aient découvert l’importance du Blackberry uniquement depuis la dernière campagne électorale (2004), celle de 2000 s’est aussi jouée en partie à l’aide ce petit appareil.

Les précurseurs, ceux qui ont contribué à faire connaître le Blackberry sont principalement l’ancien ministre John Manley ainsi que l’actuelle ministre des relations fédérales-provinciales Lucienne Robillard. Pouvoir se transporter dans le temps, vous auriez pu voir Madame Robillard, monsieur Manley et quelque autres ministres plus branchés que les autres s’envoyer à qui mieux mieux des messages durant la période de questions à la Chambre des Communes à l’aide des premières versions de Blackberry (1, 2) qui n’intégraient pas de téléphone portable.
Aujourd’hui, comme le révèle le reportage, presque tout le personnel politique ainsi que les députés possèdent un Blackberry. Le Blackberry est aussi très populaire dans la fonction publique fédérale. À Québec, selon mes observations, on penche plutôt pour l’utilisation des appareils fabriqués par Treo (Treo 600 et 650).
Donc, dans ce reportage des Coulisses du pouvoir, on a pu entendre des journalistes déclarer ce que tous savaient, à savoir que même le secret des réunions du caucus ne tenait plus, et que des messages s’envoyaient entre députés et journalistes en même temps que les discussions se tenaient, que des députés « briefaient » les journalistes sur leurs bons coups à venir sur la plancher de la Chambre.
Ce que le reportage ne vous a pas dit
En effet, le reportage ne vous a pas tout révélé les petits secrets du Blackberry. À mon humble avis, il en est un qui risque d’avoir à terme des répercussions plus profondes sur les mœurs politiques lorsqu’il sera rendu public.
Peu de personnes le savent, mais la loi d’accès à l’information permet à tout citoyen (et donc, à tout journaliste le moindrement un peu inquisiteur ou à la vérificatrice générale ou encore au commissaire d’une commission d’enquête) de faire une demande d’accès à l’information et d’avoir une copie des courriels envoyés et reçus par les serveurs du gouvernement fédéral, y compris ceux des ministres et de leur personnel politique et évidemment ceux des employés oeuvrant dans la fonction publique fédérale.
Prenez par exemple le Journal de Montréal qui, ces jours-ci, « s’amuse » à publier plusieurs articles sur les dépenses des hauts fonctionnaires de sociétés de la Couronne. Le Journal peut compter sur les services de l’ex-colonel Michel Drapeau, expert de loi d’accès à l’information, pour appuyer les journalistes dans leurs enquêtes.
Ce qui nous ramène au Blackberry. Vous vous dites sûrement, si les messages du Blackberry sont envoyés et reçus par les serveurs courriel du gouvernement fédéral, ceux-ci sont donc logiquement accessibles si quelqu’un fait une demande d’accès à l’information. Et vous avez raison, grâce à une passerelle logicielle, les courriels envoyés à une adresse courriel du gouvernement fédéral peuvent aussi être acheminés sur un Blackberry.
Toutefois, ce que peux de personnes savent, c’est qu’il existe un moyen d’échanger par Blackberry et de ne pas être soumis aux demandes d’accès à l’information.
En effet, chaque Blackberry possède aussi un PIN (personnal identification number), un numéro d’identification unique qui ne peut être assigné à un autre appareil. Un PIN (le mien par exemple étant le 32AA1E68) est une adresse unique assignée à votre Blackberry. Si vous perdez votre Blackberry et que l’on en vous donne un autre, vous aurez à avertir vos correspondants pour les signaler votre « changement d’adresse ». Car avec un Blackberry, on peut s’envoyer des courriels de PIN à PIN.
Et tous les messages qui sont envoyés de PIN à PIN transitent par les serveurs de Research in Motion.
Tous les messages qui sont envoyés de PIN à PIN ne transitent pas par les serveurs du gouvernement fédéral.
Bref, aucun des messages qui sont envoyés de PIN à PIN ne peut faire l’objet d’une demande d’accès à l’information.
Et à Ottawa, la phrase la plus souvent utilisée lorsque tu as besoin de transmettre de l’information sensible est : tu m’envoies un PIN, surtout pas de courriel. Justement parce que le courriel peut faire l’objet d’une demande d’accès à l’information, contrairement au message PIN.
Sachant que le Blackberry fait partie de la vie politique et gouvernementale fédérale depuis des années déjà, je vous laisse imaginer ce que par exemple, le juge Gomery aurait pu découvrir s’il avait pu avoir accès aux messages PIN envoyés par les principaux acteurs du scandale des commandites.
Peut-être rien, mais peut-être aussi beaucoup de choses.
Mais la seule façon de le savoir serait qu’un juge émette un sub-poena afin d’avoir accès aux messages stockés sur les serveurs de RIM. En espérant que les messages soient archivés chez RIM.
Certains pourraient aussi se demander comment il se fait que ce petit secret du Blackberry ne soit pas encore connu, ou à tout le moins rendu public. Ignorance de nombreux journaliste sur les impacts de ces appareils, sûrement, et peut-être aussi parce que cela fait bien l’affaire de certains scribes qui apprécient ce moyen de recevoir de l’information, cette enveloppe brune virtuelle, sans que de traces ne soient laissées.
Ah! Les coulisses du pouvoir!
Vous l’aurez lu ici en premier.