Ada, Grace et Anita

Elle est née en 1949 sous le nom d’Anita Borg Naffz, mais ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’informatique la connaissent sous le nom de Docteur Anita Borg. Elle fut une des rares femmes à obtenir son doctorat en informatique. Après 12 années à travailler pour des entreprises comme Digital Equipment, elle a fondé l’Institute for Women and Technology qui, lors de son décès en 2003, sera renommé le «Anita Borg Institute for Women and Technology».

La mission de cet institut :
-    accroître la participation des femmes dans tous les aspects des technologies
-    encourager plus de femmes à étudier et travailler dans le monde des technologies
-    éduquer l’entreprise privée, le milieu universitaire et les gouvernements afin d’accélérer ces changements.

En 1999, le président Bill Clinton l’a appointé à la tête de la commission présidentielle pour l’avancement des femmes et des minorités en sciences, en génie et en technologies afin de concevoir une stratégie nationale permettant d’accroître la participation des femmes dans ces domaines.

Elle a aussi reçu de l’Association for Women in Computing le prix Augusta Ada Lovelace, une autre femme importante pour qui s’intéresse à l’histoire de l’informatique. Lovelace comtesse soit, mais aussi fille du poète Lord Byron. Mais c’est surtout elle qui a énoncé au XIXème siècle les règles de ce que l’on appelle aujourd’hui la programmation. On lui reconnaît aussi la maternité du premier véritable programme informatique au monde  alors qu’elle écrivait une description de la machine analytique de Charles Babbage, l’ancêtre mécanique de l’ordinateur.

Bref, Anita Borg fait parti de ce club malheureusement sélect des rares femmes à s’être imposé sur la scène informatique et technologique. Je dis malheureusement, car elles sont justement trop rares, les femmes qui œuvrent dans ces domaines. Bien que cela tend lentement (trop lentement à mon goût) à changer.

Le Docteur Anita Borg fut aussi celle qui a créé en 1987 Systers, la première communauté en ligne de femmes œuvrant en informatique, ceci bien avant que le concept de communauté en ligne soit «mainstream».

Anita Borg est décédée en 2003 d’une tumeur au cerveau.

Parmi les initiatives qu’a contribué à mettre sur pied le docteur Borg, il faut retenir le «Grace Hopper Celebration of Women in Computing».

En ce 8 mars, comment ne pas se souvenir du contre amiral Grace Hopper, docteur en mathématiques et surtout informaticienne de génie qui a conçu entre autres le premier compilateur et le langage COBOL. Mais sa contribution la plus célèbre fut la création du bogue. En effet, à l’époque où elle travaillait sur les premiers ordinateurs, elle trouva lors d’une panne un papillon nocturne pris dans un relais. Une fois l’insecte enlevé, elle nota dans son journal de bord la mention suivante, « first actual case of bug being found.»

Bref, on doit avouer que le docteur Anita Borg a visé juste en créant le «Grace Hopper Celebration of Women in Computing», un événement d’envergure qui vise à mettre en évidence les intérêts de recherche et de carrière des femmes en informatique. Il s’agit aussi de la plus importante rencontre de femmes œuvrant en technologies et durant les 4 jours que dure l’événement, des femmes de tout horizon viennent présenter à leurs paires les résultats de leurs recherches.

Google, et maintenant Google Canada, ont mis sur pied le Google Canada Anita Borg Memorial Scholarship, une bourse d’étude qui honore les femmes en informatique et technologie.

 

Mise à jour: Stéphanie Booth a publié sur Presse-Citron un billet sur la journée Ada Lovelace. Stéphanie Booth publie aussi sur son blogue, Climb to the stars.

Mise à jour 2: Quand à la place des femmes aujourd’hui, comment passer sous silence celle qu’occupe Dame Wendy Hall, présidente de l’ACM, la plus ancienne association informatique du monde et co-fondatrice avec Sir Tim Berners-Lee du Web Science Research Initiative. Les travaux de Wendy Hall portent entre autre sur le Web sémantique.
 

Les apparences sont trompeuses

Pc vs Mac


Le premier se nomme John Hodgman. Il incarne le (stupide) PC dans les publicités d’Apple. Le second lui, s’appelle Justin Long et joue le rôle du (créatif) Mac. Pourtant…

John Hodgman, en plus d’être comédien, est scénariste pour le Daily Show with Jon Stewart, éditeur et journaliste au New York Times Magazine et reporter au réseau NPR.

Justin Long est mieux connu (!) pour ses « rôles » dans Herbie Fully Loaded, Dodgeball et une petite apparition dans That 70′s Show.

Bon.

Les curieux peuvent lire ce tripatif article sur John Hodgman. On cherche toujours pour Justin Long. ;-)

Recette pour des petits bonheurs d’enfant

Acheter quelques vieux Dell Optiplex GX150 PIII à 1Ghz d’occasion pour 100$.

Faire passer la mémoire vive à 512 mégas.

Acheter une petite carte sans fil « el cheapo ».

Les jumeler à un écran CRT de 17 ou 19 pouces qui dort dans ta cave.

Installer Ubuntu.

Ajouter une dose d’Automatix et de Swiftfox.

Rendre grâce aux développeurs de ndiswrapper en leur dédiant un lampion, un gros.

Servir le tout au réveil des enfants.

Bisous et câlins garantis.

La vie en Linux

Lavie1

Merci à l‘Ami Calmant et au projet Wayback Machine pour avoir conservé une série de textes publiés fin 1998 et dont on me parle encore aujourd’hui: La vie en Linux. Mes premiers textes sur le libre datent de 1998 (déjà 8 ans, bordel que le temps passe vite) et très rapidement j’ai été conquis. Je me souviens encore des réactions sarcastiques que ces articles sur le libre et Linux ont suscités.

Aujourd’hui, quand je relis ces articles, je ne peux m’empêcher de rigoler quand je pense à certaines personnes qui dans ce temps-là, refusaient même d’entendre parler du libre, et qui maintenant, l’utilisent.

Je constate aussi qu’Ami Calmant et moi étions un tantinet précurseurs quant aux licences, à savoir que je lui avais proposé de publier ces textes sous licence OpenContent (voir ici et aussi ), que l’on pourrait décrire sommairement (avec les bémols qui s’imposent) comme un des ancêtres de Creative Commons, et qu’il avait eu l’audace d’accepter, du temps qu’il était rédacteur en flèche de Multimédium.

Bref, que de souvenirs, surtout quand on pense à la force et au dynamisme du libre de nos jours.

What’s next?

Participation samedi dernier à la conférence d’ouverture de la Semaine Québécoise de l’Informatique Libre (SQIL). Un mot en premier pour féliciter Robin Millette qui, aidé de quelques complices, a su organiser cet événement avec un budget minimum. On a trop souvent tendance à oublier d’envoyer un coup de chapeau aux personnes qui, bénévolement et souvent dans l’ombre, mettent de nombreuses heures de leur précieux temps à s’impliquer afin de faire de ce type d’événement, une réussite. Bravo m’sieurs-dames!

Organisée par le Laboratoire de communication médiatisée par ordinateur (LabCMO) de l’UQAM, cette première conférence se voulait l’occasion de discuter d’une réflexion menée depuis quelques mois par le LabCMO sur le thème des Controverses du Libre. Ces controverses sont :

  • Qu’est-ce qui définit le logiciel libre (son essence, sa spécificité, et les désaccords sur sa définition) ?
  • Qu’est-ce qui légitime le logiciel libre : son efficacité et/ou son projet social ?
  • Le logiciel libre est-il emblématique d’une lutte pour un bien commun?
  • Les licences libres et licences Creative Commons: adaptation spécifique ou déviation problématique ?
  • Quels sont les enjeux liés à l’accessibilité et à l’ergonomie?
  • Quel type de viabilité économique envisagée pour le logiciel libre (désaccords, tensions et perspectives) ?

Dois-je vous avouer, j’ai hésité quelques secondes avant de participer à cette conférence, du fait que je me doutais bien qu’encore une fois, nous allions retrouver la même petite bande de convertis au libre. Pour vous donner une idée, voici la liste des conférenciers invités (the usual suspects) :

  • Omar Bickell, membre de l’organisme Koumbit
  • Sylvain Carle, président de l’entreprise Interstructure.
  • Stéphane Couture, Laboratoire de communication médiatisée par ordinateur (LabCMO)
  • Michel Dumais, journaliste et observateur des nouvelles technologies
  • Robin Millette, président, FACIL, pour l’appropriation collective de l’informatique libre
  • Daniel Pascott, professeur à l’Université Laval et responsable du cours « Logiciels libres et sociétés »

Pris individuellement, chacun des exposés prononcés par les conférenciers invités était fort intéressant. Cependant, pris collectivement, j’avais l’impression d’entendre encore et toujours les mêmes discours prononcés dans le cadre d’autres conférences du même type. Et je fois avouer que je suis un peu tanné de cela. Je ne nie pas l’importance de ce genre de rencontres, afin de permettre aux troupes de se rencontrer autrement que sur écran, mais à mon avis, il est grandement temps de passer à la vitesse supérieure.

What’s next?

« What’s next? » On fait quoi maintenant qu’on a pelleté ad nauseam du nuage? C’est sous ce thème que j’ai prononcé mon petit laïus, un peu baveux et provocateur, je le concède aujourd’hui. Évidemment, j’ai dû choquer plusieurs apôtres du libre présents à cette rencontre, mais je ne m’en excuse pas une seule seconde. « If you can’t stand the heat, well, go back to your keyboard. » Malheureusement, au Québec, on a bien de la misère à sortir des traditionnels discours « souverainiste-fédéraliste » ou « t’es de gauche – je suis de droite » ou vice-versa. What’s next? On fait quoi pour que le libre prenne sa place dans les administrations publiques par exemple, ou encore dans nos écoles? On se réunit encore entre nous? Non, il est grand temps que le mouvement explose, il est crucial qu’une nouvelle catégorie d’apôtres du libre s’impose, bref il est de toute première importance que les évangélistes politiques envahissent les différentes tribunes qui leur sont offertes et prennent d’assaut les postes politiques où les décisions se prennent.

Prenons par exemple le projet Mille, un projet piloté par le CRIM qui vise à offrir aux institutions d’enseignement du Québec un environnement de travail virtuel entièrement conçu avec du logiciel libre. On pourrait être un peu baveux (c’est le trademark de la maison) et dire qu’à l’occasion, le CRIM ne comprend pas tout à fait tous les principes philosophiques liés au libre, mais bon. Mille est là, et il est une réalité incontournable.

Toutefois, on ne leurrera pas en se disant que depuis la publication du rapport Wybo, plusieurs sociétés oeuvrant dans le logiciel propriétaire ont littéralement campé dans les couloirs des ministères afin de minimiser l’importance de Mille, au profit de leurs solutions. C’est de bonne guerre, welcome to real world. Cependant, sachant que Mille ne dispose pas des mêmes moyens financiers pour mener une guerre commerciale, il ne reste plus qu’une seule chose à faire : envahir les instances décisionnelles, comités de parents, poste de commissaires scolaires, etc… afin d’informer objectivement les autres membres de ces comités et leur permettre de prendre une décision basée sur des faits, et non pas sur des « on-dit-que ». C’est ça, « What’s next? ».

Et Mille n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Il existe d’autres projets, plus ou moins reliés au libre, qui nécessitent l’arrivée d’activistes politiques. Île sans Fil, qui à mon avis, semble vivre une (belle) crise de croissance, est un de ces projets.

Je ne nie pas l’apport essentiel de la communauté des développeurs à l’essor du libre. Bravo les boys! Bravo aussi aux organisateurs de la SQIL pour avoir mis sur pied cette semaine avec si peu de moyens. À mon avis, la SQIL doit devenir le point de ralliement annuel des forces du libre. Mais il est grand temps aussi que nous cessions de nous reproduire entre nous, il est crucial de s’impliquer ailleurs, il est primordial que nous nous impliquions dans les processus décisionnels.

Les défis qui nous sont posés sont de plus en plus nombreux et le temps de réaction autorisé de plus en plus court. Nous devons nous doter de nouveaux outils d’analyse répondant à de nouvelles façons de penser ; on ne peut régler nos problèmes actuels avec la même approche que celle qui les a créés.

Time’s out! Call for action! Et zut et rezut si vous pensez que c’est une question d’ego.

À propos du vote électronique

Surpris des résultats de dimanche et du cafouillage sur le vote électronique? Pas moi. On en avait causé dans le Devoir il y a de cela deux ans.

Le vote à l’âge de la machine (première partie)
(publié originalement dans le Devoir les 22 et 29 septembre 2003)

La récente mise en veilleuse de l’élection au poste de gouverneur de la Californie a mis en lumière les carences du système de vote électronique, le même d’ailleurs que celui utilisé en Floride lors de la controversée élection présidentielle de 2000. Où en sommes-nous avec le vote électronique? Quels sont les grands enjeux reliés à l’utilisation des systèmes de vote électronique et Internet?

Quel que soit le résultat d’une élection, l’essence même de la démocratie veut que tous acceptent le verdict rendu. Une élection permet à une communauté de choisir ceux qui seront leurs représentants pour gouverner et prendre des décisions fondamentales pour l’avenir de leur ville, de leur province ou de leur pays. Il va sans dire que, pour un citoyen qui n’a qu’une seule chance de pouvoir s’exprimer librement en quatre ans, la notion de confiance est cruciale. L’intégrité du processus électoral est fondamentale à l’intégrité de la démocratie elle-même.

Or, de tout temps, et les exemples ne manquent pas, nombreux sont ceux qui ont tenté de manipuler le résultat d’une élection. Heureusement, même si un Jean-René Dufort a pu démontrer avec quelle facilité il était possible de s’emparer du vote d’une personne, on peut aujourd’hui affirmer sans trop se tromper que le bon vieux temps des «télégraphes» est chose révolue. Les citoyens savent qu’ils peuvent s’en remettre à la neutralité du directeur général des élections pour superviser entièrement le processus électoral.

Cependant, le vote électronique introduit un nouvel intervenant dans ce processus : le fabricant de l’appareil. En effet, le manufacturier de l’appareil de vote vient s’immiscer dans ce qui était la chasse gardée du directeur des élections. Or, en théorie, celui qui contrôle la machine peut contrôler l’élection. Comment s’assurer que la confiance du citoyen restera intacte ? Et, surtout, dans le cas d’une contestation judiciaire, comment s’assurer que le juge et les représentants des partis pourront compter sur des mécanismes de validation à toute épreuve.

Un peu de techno

Il est possible de décliner les appareils de vote électronique en trois grandes familles.

- L’urne électronique : le citoyen appelé à voter utilise toujours un bulletin de vote, mais lorsque celui-ci est glissé dans l’urne, un lecteur optique lit le résultat et enregistre en temps réel le résultat de l’élection.

- Terminal de vote : ici, aucun bulletin de vote. L’électeur, une fois dans l’isoloir, se retrouve face à une machine à voter. Celui-ci fait son choix à l’écran en appuyant sur un bouton situé au côté de son candidat. Certains terminaux possèdent même un écran tactile.

- Internet : un ordinateur relié au réseau des réseaux, une souris et clic ! Il a voté !

Or, et nous le verrons un peu plus loin, autant il est possible d’affirmer sans trop se tromper que l’urne électronique est sûre, et donne toutes les garanties nécessaires d’une élection juste à l’électeur et aux partis, autant les terminaux de vote, tels que nous les connaissons aujourd’hui, soulèvent certaines questions. Quant à Internet, il est encore loin le jour où le réseau des réseaux sera utilisé pour une élection aussi déterminante que celle d’un président ou d’un premier ministre. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’Internet n’a pas un rôle important à jouer dans l’exercice de la démocratie.

Enjeux

Pierrôt Péladeau, chercheur au centre de bioéthique de l’IRCM et au CEFRIO et spécialiste des questions de vie privée, n’est pas réfractaire à l’utilisation de systèmes de vote électronique, pour autant que ceux-ci offrent toutes les garanties de confiance aux électeurs. «L’urne électronique, par sa simplicité, et du fait qu’il existe toujours une preuve papier sur laquelle compter en cas de contestation judiciaire, est un système de vote électronique dans lequel on peut avoir confiance. Cependant, il en va tout autrement pour les terminaux de vote.»

Pour ce chercheur, il convient de se poser de nombreuses questions avant de déployer ces terminaux. «Qui est le fournisseur du système, y a-t-il des sous-contractants et quelles sont leurs lettres de créance, dans quelle condition les terminaux seront-ils entreposés une fois le vote terminé, est-il possible d’avoir accès au code source ?»

«Cet enjeu est essentiel, car des exemples existent aux États-Unis ou un système informatisé, destiné aux professionnels de la santé toutefois, fut détourné de sa mission première en raison d’intérêts commerciaux.»

Dans le cas de systèmes utilisant des pièces mobiles comme des disques durs, il convient aussi de s’assurer que celui-ci dispose d’un blindage empêchant tout rayonnement électromagnétique (les terminaux de vote utilisés au Québec lors d’élections municipales sont immunisés contre ce genre de rayonnement).

Mais ce sont les mécanismes de contrôle, en cas de recomptage judiciaire, qui tracassent Pierrôt Péladeau. «Outre cette preuve dématérialisée qu’est une donnée sur un support magnétique, a-t-on une preuve bien réelle, comme un bulletin papier, qui permet de confronter les données enregistrées ?»

«Le terminal électronique idéal serait celui qui, une fois le vote du citoyen enregistré, lui remettrait deux reçus avec la confirmation de son choix. Le citoyen pourrait conserver le premier reçu, et glisser l’autre dans une urne électronique. Donc, en plus des résultats sur support magnétique, une preuve papier serait disponible pour confronter ces dits résultats et offrir toutes les garanties de confiance possible. De plus, il est essentiel que ces terminaux ne soient pas reliés à un quelconque réseau, sous peine de voir un quelconque pirate essayer de s’introduire dans le système.»

Et Internet ?

Disons le tout de go, il y a loin de la coupe aux lèvres avant qu’une élection ne se tienne sur Internet. Trop de questions entourant la sécurité et l’authentification nous permettent de dire qu’il serait hautement improbable de voir une élection se tenir un jour sur Internet. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il faille rejeter du revers de la main toute utilisation d’Internet dans un processus démocratique. C’est l’opinion du professeur Karym Benyekhlef du Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal.

«En tant que citoyen, on ne peut qu’être déçu du peu de valeur accordé à un vote, sachant qu’il faut attendre quatre autres années avant de pouvoir s’exprimer à nouveau. Or, Internet est l’outil idéal pour appuyer cette nouvelle mouvance qu’est la démocratie délibérative, il est l’outil parfait pour susciter à nouveau l’intérêt du citoyen à la vie publique et lui donner le goût de s’impliquer.»

«En se servant des mécanismes collaboratifs d’Internet, il est possible de recréer de grands espaces de réflexion et de participation où le citoyen sentira qu’il peut apporter quelque chose à sa communauté. Cependant, il faut éviter de tomber dans le piège de la consultation à outrance qui transformera ce qui, à la base, est une plateforme de discussion et de brassage d’idées en un système de référendum permanent.»

Le philosophe Jacques Dufresne, dans un discours prononcé lors du colloque sur Le Parlementarisme au XXIe siècle, en octobre 2002, allait même un peu plus loin, en invitant les Québécois absents du pays à s’impliquer malgré dans ce processus de démocratie délibérative par l’entremise du réseau des réseaux :

«[...] des dizaines de milliers de Québécois sont en voyage à l’étranger. Plusieurs d’entre eux seraient heureux de contribuer à l’enrichissement de la vie publique du Québec par le biais de l’information. Il leur suffirait, pour se donner cette peine, de savoir que leurs efforts seront utiles. De passage en Suède, ils pourraient, par exemple, étudier le système en vigueur dans ce pays de dédommagement des victimes d’erreur médicale sans égard à la faute; d’autres pourraient faire le même travail en Nouvelle-Zélande où une solution semblable a été retenue.»

Au Québec ?

Qu’en est-il de la situation au Québec ? Des élections ont-elles fait appel à des solutions technologiques ? Est-il envisageable un jour qu’une élection provinciale puisse battre de vitesse Bernard Derome et son fameux «si la tendance se maintient…» ? Des expériences de vie démocratique sur Internet se déroulent-elles au Québec ? Suite et fin de ce dossier sur la démocratie électronique la semaine prochaine.

Le vote à l’âge de la machine (partie 2)

La récente mise en veilleuse de l’élection au poste de gouverneur de la Californie a mis en lumière les carences du système de vote électronique, le même d’ailleurs que celui utilisé en Floride lors de la controversée élection présidentielle de 2000. Où en sommes-nous avec le vote électronique? Quels sont les grands enjeux reliés à l’utilisation des systèmes de vote électronique et Internet? Deuxième et dernière partie du dossier.

Il y a loin de la coupe aux lèvres avant qu’une élection provinciale utilise les différents mécanismes de vote électronique. Pour les représentants des différents partis politiques, qui savent qu’un seul vote mal comptabilisé peut coûter l’élection d’un candidat, ce sera toujours «bretelles et ceinture» avant même qu’une technologie ne soit utilisée.

Quel que soit le résultat d’une élection, l’essence même de la démocratie veut que tous acceptent le verdict rendu. Une élection permet à une communauté de choisir ceux qui seront ses représentants pour gouverner et prendre des décisions fondamentales pour l’avenir de sa ville, de sa province ou de son pays. L’intégrité du processus électoral est fondamentale à l’intégrité de la démocratie elle-même.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, plusieurs élections et consultations publiques au Québec ont fait appel à la technologie et aux mécanismes de vote électronique. Cependant, si certaines consultations ont pu prendre de vitesse un Bernard Derome, d’autres ont connu des ratés exceptionnels. Parlez-en aux citoyens et aux membres des médias de la ville de Sherbrooke.

Une démocratie en otage ?

En effet, lors de l’élection municipale de novembre 2001, les citoyens de la ville de Sherbrooke ont dû patienter jusqu’au lendemain de l’élection avant de connaître les résultats du vote. De la planification déficiente aux urnes électroniques en nombre insuffisant, l’utilisation de la technologie n’a pas contribué à augmenter l’efficacité, ni à réduire les coûts, loin de là.

Des citoyens ont dû attendre de 30 à 60 minutes avant de pouvoir voter. Certains ont même abandonné la partie, las de l’insoutenable attente. Quant au dévoilement des résultats, alors que ceux-ci devaient être connus quelques minutes après la fermeture des bureaux de scrutin, les pauvres journalistes de la presse locale en ont été quittes pour broder un topo sur les aléas de la technologie, tout en se demandant qui était officiellement le grand gagnant.

– «Machine, machine, mais dis-moi qui est le nouveau maire ?»

– «Revenez donc demain matin, pour l’instant je cogite les résultats et je verrai si j’ai le goût de vous les donner.»

Rien qui donne confiance au citoyen, mais surtout, rien qui puisse convaincre les plus conservateurs des conservateurs qui soient, les représentants des partis politiques provinciaux qui sont plus que réfractaires à l’utilisation de la technologie. Et il est facile de comprendre leurs appréhensions, surtout après la «publicité» engendrée par le résultat du vote floridien lors de la dernière élection présidentielle américaine.

D’ailleurs, pour Francine Barry, adjointe au Directeur général des élections, «même si les citoyens qui ont eu affaire un jour ou l’autre avec les mécanismes de vote électronique ne semblent pas avoir soulevé des questions de confiance relatives à la fiabilité et à la neutralité d’une urne ou d’un terminal électronique, il n’en demeure pas moins que les plus grandes réticences viendront des représentants des partis».

«Cependant, il y a malgré tout un esprit d’ouverture, la preuve étant que l’élection partielle d’octobre 2001 dans Blainville devait faire appel au vote électronique. Malheureusement, les événements de septembre 2001 ont fait que le fournisseur américain ne pouvait garantir que son matériel soit prêt à temps.»

L’enjeu de la confiance

Toutefois, même si le vote électronique a manqué son premier rendez-vous dans une élection provinciale, cela ne veut pas dire pour autant qu’aux bureaux du DGE, on ne continue pas à croire qu’un jour, un vote électronique à l’ensemble du Québec ne pourrait pas avoir lieu.

«Notre premier souci est de nous assurer de la fiabilité du processus, et que les mécanismes multiples de contrôle sont implantés, précise Mme Barry. En cela, l’enjeu premier c’est la confiance. Nous pouvons dire que les expériences tenues dans des municipalités sont en grande partie satisfaisantes. Cependant, tant que nous n’aurons pas une fiabilité à 100%, et de mécanisme de validation à toute épreuve, il serait surprenant de voir une élection générale au provincial faire appel au vote électronique.»

Et encore une fois, qu’on se le dise, il serait très surprenant de voir une élection générale se tenir sur Internet au cours de la prochaine décennie. Pour le Directeur général des élections, tout est lié aux questions de sécurité et d’authentification. Comment s’assurer que se sont les bonnes personnes qui votent ? Comment savoir si une personne ne subit pas de pressions de la part d’une autre personne ? Peut-elle exercer son vote en toute liberté ?

De même, dans l’état actuel de la technologie, il est possible, et je dis bien possible, de détourner le déroulement d’une consultation en ligne. D’ailleurs, les exemples ne manquent pas. Et qu’arriverait-il en cas d’attaque contre les serveurs ou d’une intrusion ? N’oubliez pas qu’il s’agit d’un processus se déroulant en temps réel. Quid du filet de sécurité ? Le vote en ligne ? Un jour peut-être…

Bon compromis

Pour l’instant, les défis technologiques sont plus simples, mais les enjeux de confiance demeurent. Sans contredit, on verra de plus en plus d’élections faire appel à des mécanismes de vote électronique. Par la simplicité de notre système électoral, l’urne électronique, un système simple et efficace offrant tous les mécanismes de validation, se veut un bon compromis entre le recomptage manuel, et les terminaux de vote.

Quant à l’utilisation des terminaux de vote, pour qu’ils puissent vraiment offrir toutes les garanties de confiance et de neutralité aux citoyens, le Directeur général des élections devra aller un peu plus loin que simplement faire affaire avec les fabricants de ces technologies. Il devra s’impliquer pour qu’à terme, il puisse superviser le développement du logiciel, avoir accès à son code source, et acheter et entreposer lui-même les terminaux. De cette façon, il pourrait reprendre son rôle original, celui d’être le seul intervenant qui supervise du début à la fin le processus électoral. C’est une question de confiance des citoyens envers leurs institutions démocratiques.

Erratum

La semaine dernière, j’avais écrit, à propos des terminaux de vote, que ceux-ci devraient idéalement, une fois le vote du citoyen enregistré, remettre deux reçus. Le citoyen pouvait conserver le premier reçu, et glisser l’autre dans une urne électronique, ceci pour avoir une preuve papier en cas de contestation judiciaire et aussi, pour renforcer la confiance du citoyen dans la technologie. Or, remettre un second reçu au citoyen, reçu qu’il pourrait par la suite conserver, va à l’encontre de toutes les règles de l’art en matière d’élections. Mes excuses pour cette erreur.